Sans-papiers: La vie, système D
Ne pas frauder dans les transports en commun, ne jamais porter son passeport sur soi, éviter certains quartiers… Sans papiers, la vie n’a rien d’une sinécure. Pris dans un système aberrant, ils subissent la politique française d'immigration que l'anthropologue Emmanuel Terray estime irréaliste.
TC : Le terme de « sans-papiers » est passé dans le langage courant. Mais derrière ce générique, il y a pléthore de situations différentes…
Emmanuel Terray : En fait, il a été imposé en 1996, lorsque trois cents personnes ont occupé l’église Saint-Bernard de la Chapelle, à Paris, pour réclamer leur régularisation. Il y avait deux objectifs : rejeter le mot de « clandestin » et sa résonance criminelle, et constituer un front des « sans » : sans travail, sans logis…
Cela dit, c’est vrai que le terme est inexact : les sans-papiers ont un passeport, ils ont une identité. D’année en année, ils fournissent des tonnes de documents à la préfecture. En fait, ils ont tous les papiers, sauf le bon.
Ensuite, ils font partie intégrante de la société française. D’abord parce qu’ils ont du travail en général, même si c’est souvent dans de très mauvaises conditions. Ils sont insérés du point de vue économique dans notre système, et aussi dans la vie sociale quotidienne. C’est ce qu’a bien révélé la fondation du Réseau éducation sans frontières (RESF) et l’apparition de nombreuses familles dont les enfants sont scolarisés. Ils ne sont pas exclus de la société, ils sont là, parmi nous, mais leur situation irrégulière les prive d’une grande partie de leurs droits.
TC : Le paradoxe, c’est que la politique restrictive que le gouvernement mène à leur endroit ne semble pas tenable, ne serait-ce qu' économiquement ?
Elle est non seulement très attentatoire aux droits et à la dignité des personnes, mais surtout complètement irréaliste, et donc inefficace. La migration est un phénomène mondial, qui a toujours existé, et sur lequel les États ont peu de prise en réalité. La liberté d’émigrer est la forme d’un droit fondamental, celui d’aller et venir.
Les gens exercent leur volonté, quelles que soient les pressions des États : des contrôles aux frontières, l’envoi de vedettes en Méditerranée qui provoquent la mort par noyade de plusieurs milliers de personnes en quelques années…
Pour l’essentiel, les gens continuent à passer. On sait bien qu’il arrive encore autant de gens qu’on en expulse, en France comme partout au sein de la communauté européenne. Quand le gouvernement dit vouloir expulser tous les irréguliers, c’est pure hypocrisie : des secteurs économiques entiers tomberaient en panne. Il souhaite par contre en expulser assez pour que les autres aient peur. Cela a marché pendant un temps, mais il est réconfortant de voir que les intéressés se manifestent de plus en plus, notamment en faisant grève.
TC : Comment pourrait-on construire une politique alternative d’immigration ?
Il y a un point sur lequel les associations s’accordent. Il faut, dans l’immédiat, rétablir les étrangers dans le droit commun. Pour cela, on doit abolir toutes les législations particulières qui leur sont appliquées : dépénaliser le séjour irrégulier, fermer les centres de rétention, abroger les restrictions au regroupement familial, généraliser la carte de dix ans, leur attribuer le droit de vote aux élections locales, motiver les refus de visa… cela ne supprime pas les frontières ni les possibilités de refuser un titre de séjour, mais cela rend la répression à leur égard beaucoup plus difficile.
Emmanuel Terray est l'auteur d’Immigration : fantasmes et réalités, avec Claire Rodier. La Découverte, 2008. Source: Témoignage chrétienLatest from the Radio1812 site
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